Un des derniers écrits de Freud s’intitule « malaise dans la culture » ou « malaise dans la civilisation » car ce titre a changé en fonction des époques, des langues et des traducteurs. Ces mots « culture » et « civilisation » renferment tous deux une multitude de sens et ces deux concepts ont été au centre des conflits du début du 20è siècle entre l’Allemagne caractérisée par sa « Kultur » et la France par sa défense de la civilisation.
A cette époque, la civilisation française était considérée universaliste et pacifiste, prônant la démocratie, c’est-à-dire le politique avec ses institutions internationales porteuses de progrès matériel commun à tous et donc suspect de « matérialisme ». La « Kultur » Allemande par contre était caractérisée par l’individualisme intérieur. Elle était censée laisser intact le caractère holistique du monde, participer de l’organique et être dépositaire des valeurs spirituelles qui lui était particulière.
Mais Freud est assez clair dans sa définition de culture, que je trouve à la fois très claire et très belle :
« Par culture, j’entends tout ce par quoi la vie humaine s’est élevée au-dessus des conditions animales et par où elle diffère de la vie des bêtes, et je dédaigne de séparer la civilisation de la “culture”. La culture présente, ainsi que l’on sait, à l’observateur deux faces. Elle comprend, d’une part, tout le savoir et le pouvoir qu’ont acquis les hommes afin de maîtriser les forces de la nature et de conquérir sur elle des biens susceptibles de satisfaire aux besoins humains. D’autre part, toutes les dispositions nécessaires pour régler les rapports des hommes entre eux, en particulier la répartition des biens accessibles » (Freud, MDLC 1927)
Pour Freud, la culture ou la civilisation est un processus au service de l’Eros. Elle se construit sur la contrainte et le renoncement pulsionnel. Selon Freud, y a dans l’homme un combat sans fin entre Eros et Thanatos.
« Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-même et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts. … les passions instinctives sont plus fortes que les intérêts rationnels. La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique.
La culture contraint donc à accepter des limites et des règles morales liées au surmoi qui servent à contenir le penchant naturel à l’agression mais qui créent également des sentiments de culpabilité. Elle exige des renoncements à la jouissance pour laisser se développer le désir et les sublimations vers des buts culturellement acceptés. C’est la version Freudienne de l’Esprit.
Mais l’homme n’est souvent civilisé qu’en surface. C’est ce que révèle la guerre. Dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Freud déclare : « En nous dépouillant des acquisitions de la civilisation, fruit du long processus d’hominisation, la guerre met à nu l’homme originaire qui est en nous. Nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore »
Si Freud a une vision pessimiste de l’évolution du monde, il n’est évidemment pas hostile à la culture et la fin du malaise dans la culture laisse entrevoir la possibilité d’un « équilibre » entre la revendication individuelle de bonheur et les exigences sociales, la possibilité d’accepter une sorte de compromis toujours insatisfaisant, ou à tromper sa détresse par l’usage de divers dérivatifs ou stupéfiants telles que les religions.
Si Freud s’intéresse au sort de l’humanité en 1930, Jung sera surtout accablé par la destruction et la barbarie de la seconde guerre mondiale qu’il reliera sans cesse à la massification des sociétés, à un rationalisme unilatéral et simplificateur ainsi qu’à une méconnaissance de l’ombre personnelle. Jung, se basant sur l’observations des malaises de ses patients décrit des hommes dissociés, désorientés tournés vers une vaine extériorité. Dans Psychologie et religion il dit :« l’homme moderne souffre d’une démesure, d’une hybridité de sa conscience qui frôle l’état maladif. » Et dans « Présent et avenir » (1957) il écrit :« Autant sa conscience s’est élargie et différenciée, autant sa structure morale est demeurée stationnaire et arriérée ».
Mais d’autre part, Jung voit aussi l’individu comme l’unique porteur de vie capable de résister à la massification. Dépassant le dualisme entre la recherche du bonheur individuel et la régulation sociale, Jung a toujours mis en avant la connaissance de soi permettant l’individuation et l’humanisation de l’individu. Il y voyait la seule solution face au problème de normalisation imposé par l’état et la société et la perte d’influence des cultes « exprimant les aspirations et les espérances de l’âme sous la forme d’une religion vivante » (Le problème psychique de l’homme moderne). Ceci est d’autant plus vrai et pressant pour notre époque qui a vu disparaitre la plupart des systèmes symboliques et collectifs pouvant soutenir la vie de l’âme.
Dans le problème psychique de l’homme moderne il écrit «la conscience moderne ne peut plus se soustraire à la connaissance de l’âme, quoiqu’elle s’en défende avec une extraordinaire énergie ». L’expérience de clinicien de Jung lui a montré qu’il existait une analogie entre les pathologies individuelles et collectives « le névrosé participe sans en être conscient aux courants contemporains régnants dont il donne une image et une expression dans ses propres conflits. La névrose est à chaque époque intimement liée aux problèmes du temps. Elle représente en somme un essai malheureux de l’individu pour résoudre en son sein un problème général » (Psychologie de l’inconscient).
Arrivé à ce stade on pourrait se demander si le malaise dans la culture de Freud, ou les problèmes de l’âme moderne de Jung ne seraient pas devenus le chaos dans la civilisation moderne avec les problèmes particuliers à l’époque.
Et là, je suis dubitatif parce que je n’en sais vraiment rien ! Je pense pourtant être assez informé et conscient des problèmes de nos sociétés actuelles. Notamment de l’entrée dans ce qui est considéré être l’ère de l’anthropocène, des impacts destructeurs des idéologies néolibérales et du capitalisme débridé sur les individus et l’environnement, des guerres qui deviennent de moins en moins locales, du retour des empires avec leurs possibilités de confrontations de plus en plus générales et des progrès de l’intelligence artificielle qui accentue de plus en plus ce sentiment d’inutilité et d’obsolescence de l’homme que Gunther Andres en 1956 avait appelé la honte prométhéenne.
Mais je suis dubitatif parce que lorsque je me retourne, je ne peux que constater que les sacrifices humains et le cannibalisme, l’esclavagisme, les crimes sanglants, l’exploitation dans des travaux inhumains d’enfants, de femmes et d’hommes, les guerres de religions anéantissant des populations entières, la pauvreté, l’insalubrité, et les épidémies de maladies infectieuses ont aussi constitué l’esprit du temps des civilisations passées. Sur certains de ces points nous avons au moins un peu progressé.
La situation de notre civilisation moderne est-elle pire que celle des civilisations précédentes ? Je sais que je n’ai ni la vision perçante et intuitive, ni la compétence clinique, ni l’extraordinaire culture de Freud ou de Jung pour pouvoir à peine commencer à trancher cette question. Et puis surtout comme le disait Jung dans le problème psychique de l’homme moderne « Quand on entend quelqu’un parler d’un problème de civilisation, il est nécessaire de se demander qui est l’homme en question car plus le problème est général, plus il glissera secrètement dans sa description de sa psychologie la plus personnelle ».
Jung disait qu’au fond de l’inconscient de chaque humain se trouvait un homme vieux de 2 millions d’années, que l’on pouvait interroger face à un problème qui dépassait la conscience, et qui savait instinctivement ce qui n’allait pas. il suffisait d’attendre qu’il se manifeste. J’ai donc simplement attendu, me disant que la réponse arriverait dans le prochain rêve. C’est uniquement sur cette base que je pense pouvoir dire quelque chose à ce sujet.
Et voilà le rêve qui est venu la nuit suivante…
Je me trouve dans une maison inconnue avec un couple que je ne connais pas. Il s’agit pourtant de connaissances de ma compagne. J’éprouve un sentiment d’étrangeté et même d’insécurité. Je ne sais pas ce que je fais là, ni même comment je suis arrivé à cet endroit. Un peu comme si je souffrais d’amnésie. Je questionne la femme de ce couple mais elle évite poliment de répondre à mes questions. J’ai l’impression de plus en plus forte d’être complètement inadapté à cette situation et je sens l’angoisse monter en moi. A plusieurs reprises j’essaie de poser mes questions mais sans jamais recevoir de réponse. Je décide alors de partir et c’est à ce moment que cette femme s’en prend violemment à moi. Je découvre alors toute sa colère et sa rancœur face à mon inadaptation et à mon incompréhension de cette situation.
Ensuite je retourne chez moi. Il fait nuit. Alors que j’approche de ma maison, j’aperçois vaguement en contre-bas deux formes noires qui sommeillent paisiblement. Puis des hommes qui s’approchent discrètement de la plus grande forme. Soudain ces hommes se lancent sur cette forme sombre qui à ce moment se relève, révélant sa taille gigantesque et sa ramure immense. Je pense tout d’abord que c’est un Elan avant de réaliser qu’il s’agit d’un cerf géant préhistorique, (un megaloceros giganteus) et que j’assiste à une chasse. Les hommes lancent des cordes pour immobiliser le cerf qui se débat avec la plus grande des vigueurs. Alors que j’assiste à cette scène, je suis effrayé des ravages que va causer dans les jardins cet animal gigantesque qui se débat ainsi. Une fois l’animal capturé, j’entends ces hommes ironiser et se féliciter de la capture de leur proie, ils parlent tous Anglais mais avec des accents différents.
J’ai été vraiment étonné de la réponse apportée par ce rêve. Elle présente tout d’abord un homme perdu, autant séparé de lui-même qu’il n’est égaré dans la réalité extérieure, ne sachant pas quel est sa place dans le monde. Et puis il y a cette présence féminine remplie d’amertume dont l’agressivité croit avec le retrait de la présence masculine. Cette partie du rêve montre les dissensions qui agitent les relations entre les hommes et les femmes à notre époque. Mais surtout il montre ce qui pourrait apparaitre comme le mal inhérent à ce siècle, la dissociation de plus en plus grande entre le moi et l’inconscient. Entre un moi qui abdique, qui fuit ses responsabilités et un inconscient de plus agité et acariatre. C’est l’expérience d’un masculin impuissant et d’une âme de plus en plus vindicative et agitée, d’une absence d’Eros, d’une absence d’incarnation du masculin dans l’homme.
La seconde partie du rêve montre le phénomène de compensation à l’oeuvre au sein de l’âme. Il semble que la conscience moderne, ces hommes qui parlent anglais, veuille dominer des instincts profonds primitifs représentés par le cerf préhistorique, créant ainsi une tension extrême menaçant de destruction les jardins. Est-ce une allusion aux tentatives de plus en plus flagrantes de nos sociétés modernes pour se séparer de la matière par des machines et des intelligences artificielles de plus en plus sophistiquées ? Est-ce l’avatar ultime du dualisme du corps et de l’esprit sur lequel s’est construit nos sociétés modernes depuis le 17e siècle et le signe de l’hubris d’une conscience déracinée de sa base et à la recherche de plus en plus de pouvoir illusoire pour elle-même ?
La peur de la destruction des jardins me semble représenter la crainte que, prise au milieu de ce conflit, les constructions culturelles humaines ne soient détruites et perdues conduisant à un réensauvagement des sociétés humaines.
Voilà pour ce qui est du chaos contemporain. Mais qu’en est-il maintenant de l’espoir et du recueillement des étincelles de lumières par la psychanalyse ?
Est-il utile de dire que le processus psychanalytique constitue une recherche intérieure dont l’objet reste assez énigmatique, du moins pendant un temps assez long? Nul doute qu’il existe dès l’origine un désir ou un espoir assez mystérieux qui pousse à entamer et poursuivre un processus encore plus mystérieux puisqu’il s’agit de plonger dans ce qui constitue sa propre obscurité. Cet espoir n’est pas une attente de quelque chose mais une mise au travail, une mise en marche, une pratique de la pulsion de vie… malgré la pulsion de mort.
La conscience est souvent symbolisée par la lumière mais lorsque cette conscience est accablée par une obscurité soudaine, c’est au sein d’une plus grande obscurité qu’il faut chercher les étincelles de lumière et les rassembler pour faire briller un nouveau soleil. Et c’est par le rêve que cette recherche plonge dans l’obscurité de l’inconscient.
C’est dans la première partie de mysterium conjonctionnis, dans le chapitre intitulé scientilla que Jung rappelle les conceptions anciennes à propos de la lumière de la nature qui constitue comme un écho au prologue de l’évangile de Jean. Il rappelle que les gnostiques considéraient que « l’obscurité de la matière tenait en esclavage l’éclat et l’étincelle de la lumière ». Et que les alchimistes connaissaient également les scientilla, cette lumière de la nature au centre de la matière qui apparaissaient comme étant d’or et d’argent. Des scientilla qui apparaissaient également sous la forme « des yeux de poissons dans la mer » symbolisant les étincelles de consciences dissociées au centre des complexes.
Jung dit que « la luminosité multiple de l’inconscient correspond à ce que paraissent offrir les complexes, d’une certaine conscience, c’est-à-dire d’une luminosité propre que je crois retrouver dans le symbolisme de l’étincelle, des étincelles de l’âme, des yeux et du ciel étoilé.
Les alchimistes ne considéraient pas la face sombre du monde comme étant surmontée une fois pour toute mais en faisait le domaine de leur travail. Un travail périlleux car selon une formule de Gerard Dorn « il n’est rien dans la nature qui ne contienne autant de mal que de bien ». Et Jung aimait citer cette phrase d’Hölderlin « Là où est le danger, croit aussi ce qui sauve ».
Il n’est certainement pas nécessaire de rappeler à quel point le travail de la traversée de l’ombre est un travail difficile, douloureux et parfois même désespérant. C’est un voyage en terres arides peuplées de tout ce que la nature, l’âme ou l’esprit humain peuvent receler de plus bas, de plus immoral et de plus violent.
Mais au terme de ces traversées, certains rêves apportent parfois cette petite lumière de la nature, cette nouvelle compréhension et alimentent l’espoir nécessaire à la poursuite du travail. Il me semble que cet espoir nait sur base de la relation qui se noue lentement entre l’obscurité et les étincelles de lumière. Cet espoir grandit de la compréhension que la noirceur est nécessaire à la découverte ou à la perception des scintilla, que l’obscurité en est peut-être même la matrice, créant ainsi un lien, une nouvelle polarité et un nouveau lieu pour le développement de l’éros.
J’ai recherché des rêves qui apportaient un peu de cette lumière et un peu d’espoir. J’ai en repris trois. Et en les retranscrivant, j’ai été de nouveau assez étonné du sens qui semblait s’en dégager par rapport aux images du chaos contemporain présentes dans le premier rêve et des associations entre toutes ces images.
Voici le premier :
Le rêveur est avec un homme qui le guide vers un endroit inconnu. C’est une université. Il a l’impression qu’il s’agit de l’ULB, l’université libre-laïque de Bruxelles. IL découvre cette université et alors qu’il a étudié à l’UCL (l’université catholique de Louvain), il est émerveillé par la découverte de tous ces hommes qui utilisent le libre-examen. Il a l’impression de trouver un but, un accomplissement.
Il semble régner dans cette université une harmonie et une recherche de connaissances. Des hommes délivrent des discours alors que d’autres écoutent attentivement. Ces hommes prennent leur repas en commun.
Le rêveur est invité au repas et on lui propose de manger du homard. On lui dit qu’il s’agit d’un homard de très grande qualité et qu’il a fallu aller le chercher très loin.
Ensuite il part avec son compagnon dans les arrière-salles pour effectuer des travaux de nettoyage car les étudiants laissent trainer certaines choses derrières eux. Au cours de ce travail, ils rencontrent quelques ouvriers qui travaillent également à la bonne marche de cette université. Ils se saluent chaleureusement. Il n’y a pas de classe sociale ici, juste des hommes qui effectuent le travail qui leur convient, ce qui est juste.
Lorsqu’ils ont terminé leur travail, le compagnon raccompagne le rêveur vers la sortie. Il lui demande s’il a apprécié le homard. Le rêveur a l’impression qu’il s’agit de quelque chose de très important pour lui. Effectivement, il lui répond qu’il n’a jamais mangé de homard aussi bon que celui-là.
Si ce rêve est lumineux, c’est parce qu’il apporte une réévaluation du principe masculin et formule une réponse par rapport à l’égarement de l’homme actuel. Dans sa forme il rappelle l’utopie de l’abbaye de Thélème de Rabelais dont la devise était tirée d’un aphorisme de Saint-Augustin « Dilige, et quod vis fac » « Aime et fais ce que tu veux » qui signifie que si l’amour pour l’autre est authentique, désintéressé et total, la volonté humaine fera nécessairement ce qu’il y a de meilleur.
Si le patriarcat a conduit à la dévalorisation du principe féminin et a infligé des blessures aux femmes en général, il a également conduit à une certaine ostracisation des hommes et à la honte d’être relié au principe masculin. Malmené entre le sentiment d’une certaine culpabilité dont il a été affublé parce que liée aux générations précédentes et la volonté de défendre un pouvoir illusoire par la force et la violence, masque de sa profonde faiblesse, l’homme actuel semble souvent perdu et vide.
Ce rêve montre pourtant des hommes capables de vivre ensemble ce principe masculin, de surmonter leur violence, de nouer des relations harmonieuses et de vivre selon leur vérité personnelle. L’absence du féminin ici n’est pas un rejet. Il ne fait que renforcer l’importance de l’harmonie du principe masculin en lui-même et pour lui-même.
En ce qui concerne le homard, il s’agit d’un arthropode vivant au fond de la mer comme l’écrevisse de la carte de la lune du tarot. C’est cette partie de l’inconscient du rêveur qui a été rendue assimilable par le travail analytique et que le rêveur doit manger. Ainsi, en acceptant et en intégrant les contenus de l’inconscient qui forment son destin, l’homme peut retrouver sa juste place et ce qui lui convient et surtout se réunir avec lui-même au sein de sa masculinité. Même si le travail de nettoyage devra se poursuivre car il y a toujours des étudiants et des choses à apprendre, ce rêve est une véritable étincelle de lumière concernant le principe masculin et son logos.
Voici le second rêve
Un ami entraine le rêveur dans un établissement funéraire car ils vont participer à un mariage. Ils entrent dans la salle principale qui est remplie d’hommes qui s’amusent. Plusieurs s’adressent à l’ami du rêveur lui disant que la bière est nouvelle et excellente. L’ami n’hésite pas une seconde et participe à cette fête dans la bonne humeur.
Le rêveur laisse son ami et il continue d’avancer pour entrer dans une autre salle car il sait qu’il a besoin d’autre chose. Il s’agit de la salle dédiée aux jeunes femmes, elles y sont très nombreuses. Une jeune femme dans une belle robe blanche entre dans cette salle et elle est présentée au rêveur. Il a l’impression de la connaitre. Elle s’avance vers lui. A ce moment, il sait qu’il a besoin d’elle et il a l’impression de savoir ce qu’il doit faire.
Il ouvre sa robe et écarte son corsage pour découvrir sa poitrine. Il regarde sa peau blanche qui apparait et il distingue un bandage qui recouvre son sein droit. Il sait qu’il doit retirer ce bandage. Il essaie de le faire le plus délicatement possible pour ne pas lui faire de mal et sous le bandage il découvre une blessure. Une profonde entaille qui traverse le sein verticalement laissant la peau ouverte et rougeoyante. Le rêveur est très étonné de ne pas être dérangé par cette blessure. Il s’approche, ouvre la bouche et il embrasse ce sein comme si cette blessure n’était pas là. A ce moment ils éprouvent un immense sentiment d’amour réciproque.
Dans ce rêve il est facile de reconnaitre la blessure de l’amazone dans l’image du sein droit mutilé. Cette blessure est une image de la violence faite au principe féminin, une blessure infligée dans un but d’affirmation et de survie. De nouveau il serait facile ici de faire des rapprochements avec la violence subie par les femmes sous l’influence du patriarcat. Une violence qui entraine le développement d’une autre violence en retour et un retrait ou à tout le moins des difficultés dans les relations avec les hommes.
Mais je préfère regarder ce rêve comme l’image d’une blessure faite à l’anima. La double nature sexuelle de l’âme est bien connue. Il me semble pourtant que la possibilité que l’anima, que cette partie féminine des hommes, porte également la marque de la violence contre le féminin est très souvent méconnue. Dans ce cadre, les dissentions extérieures et surtout l’amertume qui préside souvent aux relations entre les sexes ne sont que l’expression extérieure de la guerre qui se joue dans l’âme individuelle entre l’homme et ce principe d’altérité.
L’anima est reliée aux images de la lune. Si sa blancheur constitue sa face lumineuse, la lune possède aussi sa face sombre. Dans « Mysterium conjunctionis » après le chapitre sur la lune, Jung aborde le symbolisme du sel dans l’alchimie, un symbolisme particulièrement relié à l’anima. Jung reprenant les écrits alchimiques montre dans ce chapitre que « Le sel est l’âme, il est magnésie et étincelle de l’âme du monde ». Il est la pleine lune, la pierre blanche. Le sel tire son origine de l’eau mercurielle, de l’aqua permanens mais le sel possède une nature ignée. Il est composé d’eau et de feu réunis et traduit le principe féminin de l’éros qui unit toute chose. Il possède également des propriétés conservatrices et purificatrices.
Hillman de son côté considère le sel comme le sol même de la subjectivité. Les blessures psychiques étant comme des mines de sel qui rappellent constamment au corps la présence de l’âme. Le sel est un fixateur et ce retour aux mines de sel sont des moments d’initiation à une présence réelle mais parfois aussi la marque d’une compulsion de répétition et de ressentiments.
Jung rappelle qu’il existe un rapport entre le plomb et le sel. Le sel provient des larmes et amène également avec lui l’amertume, tristesse et récrimination, ce sont les larmes de Chronos. Dans l’antiquité, la mer était d’ailleurs appelée les larmes de saturne.
Mais le sel est aussi très souvent associé à la sagesse c’est le sal sapientiae. Jung dit « Les larmes, la souffrance et la déception sont amères mais la sagesse est la consolatrice de toutes les peines de l’âme. L’amertume et la sagesse constituent une alternative : là ou l’amertume est présente la sagesse fait défaut, et là où se trouve la sagesse, il n’y a pas d’amertume. Le sel est donc rattaché à la nature féminine en tant qu’il est porteur de cette alternative inhérente au destin ».
Jung continue « La déception en tant que choc subi à la sensibilité n’est pas seulement la mère de l’amertume mais aussi la possibilité de la différenciation affective. La sagesse se constitue quand la réflexion et la connaissance intellectuelle viennent se joindre à l’affectivité. La sagesse n’est jamais violente et c’est pourquoi, là où elle préside, aucune de ces facultés n’use de violence à l’égard de l’autre »
Pour en revenir aux images du rêve, elles indiquent que l’amertume liée au sel et au féminin peut être surmontée si le principe masculin reprend confiance en lui-même et ne recule pas devant la tâche qui lui est assignée qui est d’accepter cette image mutilée de son anima. Alors, malgré la blessure infligée au sentiment, un nouvel éros pourra survenir et réunir les parties de l’âme en conflit.
Si dans le passé la Sulamite du cantique des cantiques disait à Salomon « je suis noire mais je suis belle », il me semble que l’anima actuelle dit à l’homme moderne « je suis mutilée mais je suis belle et tu peux m’aimer ».
Jung voyait déjà la question des relations humaines comme un souci urgent en face de l’atomisation des hommes massifiés. Dans présent et avenir, Jung indique que « Face à ce danger de massification, la société libre a besoin d’un liant de nature affective car là ou cesse l’amour commence la puissance, l’emprise violente et la terreur »
Ce liant pour un homme nécessite de trouver d’accepter et d’embrasser la blessure de sa propre anima et de faire la paix avec elle.
Et voici le dernier rêve
Le rêveur se trouve devant une vieille maison, plutôt de style antique. Le jardin est luxuriant et les plantes recouvrent les allées qui mènent à l’entrée de la maison. Il cherche sa route, change plusieurs fois de direction mais il arrive finalement à entrer dans cette vieille demeure qui lui est étrangement familière.
IL pousse la porte et traverse les pièces jusqu’au centre de la maison. Là il trouve un homme assis en face d’un enfant. Cet homme est un sage et c’est cette sagesse qu’il enseigne et qu’il transmet à l’enfant. Il comprend que cet homme est un frère pour lui et que cet enfant est aussi un peu le sien et il prend conscience de l’amour profond qu’il leur porte à tous les deux.
Ce rêve aborde le thème de la transmission entre les générations et ne demanderait que peu de commentaires si justement cette transmission n’était pas si problématique. Je pense que Freud fut d’ailleurs particulièrement captivé par ce problème comme le montre ses écrits sur le meurtre du père, sur les rapports qu’il tentait d’établir dans « au-delà du principe de plaisir » entre éros et thanatos d’une part et les concepts de germen et de soma du biologiste Weismann d’autre part ou dans sa passion pour Moïse. Dans ses considérations sur la guerre, Freud aboutit d’ailleurs à la conclusion que la guerre représente une envie destructrice meurtrière des pères envers les fils.
De même, dans l’âme et la vie Jung écrit : « C’est à l’heure mystérieuse du midi de la vie que la parabole s’inverse et que se produit la naissance de la mort. La génération qui vient marque la fin de la précédente. Ainsi, être fécond c’est se détruire. La naissance de la génération suivante indique que la précédente a dépassé son apogée. Nos descendants deviennent nos plus dangereux ennemis, nous n’en viendront jamais à bout car ils nous survivront et arracheront la puissance à nos mains débiles. La peur est bien compréhensible en face du destin érotique. »
Il me semble que ce rêve montre que la sagesse consiste en la prise de conscience du mouvement vital au sein même de notre substance mortelle. Nous pouvons nous y opposer par notre volonté de puissance et utiliser tous les expédients possibles afin de croire que le soleil ne se couchera pas. Mais Jung nous prévient qu’il s’agit là de la meilleure manière de retomber dans l’archaïsme et les objets extérieurs.
L’espoir se situe plutôt dans le sacrifice à consentir pour faire apparaitre et vivre le souci des générations futures. Et il me semble que ce souci, c’est l’attention à porter aux enfants à l’extérieur bien évidemment mais aussi à l’intérieur de soi en tant que potentiel de vie interne et aussi à l’enfant-divin qui opère sa lente mutation dans le cours des générations.
Cette attention, comme le disait Simone Weil, est la forme la plus pure de la générosité. Et ce que nous appelons la civilisation, il me semble, ne serait idéalement rien d’autre que le mouvement croissant de prise en compte de la sacralité de la vie à chaque instant, si cela est possible.
Arrivé à ce stade, et je vais en terminer, il me semble que le travail individuel de l’ombre en tant qu’antidote à la massification comme l’exprimait Jung il y a déjà presque 70 ans n’est plus suffisant. Ce qui est maintenant nécessaire c’est un vrai travail de réparation, non pas des objets externes mais une réparation des principes masculin et féminin en l’Humain et le développement d’un souci, d’une attention au développement de l’enfant en tant que porteur de vie.
Il est peut-être un peu étrange d’apporter cette notion de réparation qui appartient plutôt à la psychanalyse Kleinienne. Pour les Kleiniens, la réparation fait partie intégrante de la position dépressive. Elle est fondée sur l’amour et le respect éprouvés pour l’autre vécu comme une personne séparée de soi. Elle implique de pouvoir affronter la perte et la destruction et de fournir des efforts pour réparer et restaurer ses objets internes et tout d’abord le mauvais sein détruit par la haine et la pulsion de mort.
Pour être effective, la psychanalyse kleinienne considère que la réparation doit s’accompagner d’une forme et d’un degré de culpabilité qui ne doivent pas être trop importants au point d’entraîner le désespoir, mais qui puissent engendrer l’espoir et la sollicitude. Mais l’origine de la haine reste incertaine. Elle est inhérente à la pulsion de mort du tout début de la vie pour Mélanie Klein mais pour Winnicot elle est secondaire à la haine de la mère elle-même.
Mais finalement peu importe, la question étant de savoir si nous pouvons en tant qu’humains ne sombrer ni dans la violence ni dans la dépression, ni occulter les problèmes présents, mais développer un éros réparateur de ces blessures psychiques et transformateur de la haine. Il me semble qu’il s’agit là d’une condition essentielle de notre devenir.
Etonnamment, le mysticisme juif connait également ce concept de réparation. Il est appelé dans la Kabbale « Tikkun Olam ». Tikkun qui traduit lʼunion ou lʼunification. Et « Olam » qui signifie « le temps éternel et le monde ». La réparation constitue un des concepts centraux du Zohar. Comme pour les alchimistes, le tikkun s’opère par un travail sur la matière, par une extraction des étincelles de la lumière divine qui sont prisonnières et dispersées dans les réalités naturelles. Tout objet, tout lieu dans l’espace, est porteur d’étincelles lumineuses qui attendent depuis le commencement des temps une libération. Le kabbaliste du 16e siècle, Isaac Louria voyait partout dans la nature, dans les sources d’eaux vives, les arbres, les oiseaux, les âmes des justes et les étincelles de lumière aspirant à la délivrance. Il entendait leur appel et tout son enseignement visait à contribuer à l’œuvre rédemptrice universelle et à déclencher la venue du monde de l’avenir.
Cette réparation, ce Tikkun olam forment un étonnant parallèle avec la voie de l’a-venir de Jung du livre rouge dans lequel le daemon annonçait que l’humanité avait avancé en âge et qu’un nouveau mois Platonicien avait commencé. Le temps présent est sans doute celui au cours duquel l’œuvre de rédemption collective devra être accomplie par chaque humain .