Blessures psychiques, résilience, résistance, résignation. L’apport de Ferenczi et la souffrance de Stig Dagerman

Le dernier écrit, de Sándor Ferenczi s’intitule « Confusion de langue entre les adultes et les enfants ». Il a été mon point de départ pour ce texte. J’y ai associé des extraits de nouvelles de Stig Dagerman, un écrivain Suédois et quelques réflexions à propos de la résignation, de la résistance et de la transformation. 

Le texte de Ferenczi dont le titre complet est “Confusion de langue entre les adultes et les enfants : le langage de la tendresse et de la passion” a été présenté en Septembre 1932 au XIIème congrès de psychanalyse à Wiesbaden malgré la demande, très insistante, de Freud de renoncer à le lire. Cette lecture laissera d’ailleurs des traces douloureuses, même traumatiques chez Ferenczi et une partie de la communauté psychanalytique de l’époque.  

Dans sa pratique clinique engagée, Ferenczi avait toujours montré un grand intérêt pour le traumatisme. Il estimait que la psychanalyse souffrait de la « surestimation du fantasme et de la sous-estimation de la réalité traumatique dans la pathogenèse des symptômes ». Il considérait également que les séductions incestueuses étaient beaucoup plus fréquentes que l’on ne le pensait généralement. 

Ferenczi avait développé une vision très aigue du traumatisme. Dans la pensée de Ferenczi, le trauma cause un déplaisir qui ne peut être surmonté, il est irreprésentable et déborde les capacités d’élaboration du moi. Il déclenche une agonie psychique et contribue à « désaffecter » le sujet. L’angoisse est une conséquence du traumatisme et consiste en un sentiment d’incapacité à s’adapter à la situation soit par la fuite, soit par élimination de la contrainte extérieure. Face à l’effet destructeur, le psychisme adopte des stratégies de survie notamment la fragmentation du moi que Ferenczi décrit comme « auto-clivage narcissique ». Il décrit (je le cite) « un être qui souffre d’une façon purement psychique dans son inconscient, l’enfant à proprement parler. Cette partie se comporte comme un enfant évanoui et qui ne sait rien de lui-même …et un être singulier pour lequel la conservation de la vie à une importance coute que coute. Ce fragment joue le rôle d’un ange gardien, il anesthésie la conscience et la sensibilité contre des sensations qui sont intolérables » 

Dans cette communication d’une très grande richesse, Ferenczi détaille les échecs thérapeutiques qu’il rencontre avec ses patients victimes de trauma et n’hésite pas à rendre la technique et ses propres réactions contre-transférentielles responsable de ces échecs. Ce que Ferenczi veut mettre en avant, c’est le fait que la froide réserve de la situation analytique, la neutralité de l’analyste, ce qu’il appelle alors « l’hypocrisie professionnelle » sont ressenti par le patient comme des situations similaires à celles qui l’avaient rendu malade dans l’enfance et reproduisent le trauma. Je vais y revenir plus tard. 

Ferenczi met également en évidence la faculté d’identification du patient à l’analyste, sa capacité de percevoir les états et humeurs de l‘analyste et sa difficulté à faire part de ses vécus négatifs il dit « …nous devons donc non seulement apprendre à deviner à partir des associations, les choses déplaisantes du passé, mais aussi nous astreindre davantage à deviner les critiques refoulées qui nous sont adressées ». Ce qu’il met en évidence c’est le fait que “la personnalité encore faiblement développée réagit à la blessure, non pas par la défense, mais par l’identification anxieuse et l’introjection de celui qui la menace ou l’agresse et ressent de la culpabilité”. Selon Ferenczi, il s’agit de l’élimination par la victime de sa propre subjectivité pour devenir précisément ce dont l’agresseur a besoin qu’elle soit, afin d’assurer sa survie.  De plus Ferenczi met en évidence un autre mécanisme qu’il appelle “progression traumatique” ainsi une détresse extrême et une angoisse de mort peuvent éveiller des dispositions latentes, émotionnelles et intellectuelles et faire murir la personne de manière prématurée. Il décrit d’ailleurs le rêve du “nourrisson savant” qui parle et qui instruit les adultes comme rêve typique pointant vers ce mécanisme. Il indique que “c’est la peur devant les adultes déchainés, passionnés, qui transforme pour ainsi dire l’enfant en psychiatre pour se protéger du danger que représentent les adultes sans contrôle”. 

Dans sa communication, Ferenczi identifie trois types de situations à même de provoquer ces blessures psychiques. La première concerne les situations de séduction et évidemment d’abus sexuel qu’il met en relation avec la confusion de langage entre l’adulte et l’enfant. L’érotisme de l’adulte est passionné, l’érotisme infantile est tendre. L’adulte imposerait à l’enfant un langage de passion, empreint de sexualité inconsciente que l’enfant, dont le langage est tendre et non passionnel, ne pourrait pas métaboliser et élaborer.  Un autre type concerne les situations de violence et les punitions passionnelles et enfin il identifie un troisième type de situation qu’il appelle “le terrorisme de la souffrance” ou les enfants sont obligés d’aplanir toutes sortes de conflits familiaux et portent sur leurs épaules les problèmes des autres membres de la famille. 

Je voudrais maintenant illustrer ce thème du terrorisme de la souffrance, de la progression traumatique, de l’identification et du clivage par des extraits provenant de deux nouvelles de Stig Dagerman qui ont été publiées dans un recueil intitulé “Tuer un enfant”. Stig Dagerman est né en 1923. Il fut à la fois anarchiste, syndicaliste, journaliste et un des écrivains Suédois les plus importants de l’après-guerre entre 1945 et 1949.  

La première nouvelle intitulée “Les jeux de la nuit” commence ainsi ” Certains soirs, quand la mère pleure dans sa chambre et que seuls des pas inconnus résonnent dans l’escalier, Ake se livre à un jeu auquel il joue plutôt que de pleurer ”. Ake, le petit garçon de la famille s’imagine alors invisible et capable de se retrouver dans la salle enfumée ou habituellement son père boit et joue aux cartes. Stig Dagerman écrit : “Ake se sent comme transpercé par des couteaux, et pourtant il est heureux d’être là”. Ake imagine alors des stratagèmes pour vider les bouteilles et forcer son père à rejoindre sa mère à la maison. Il s’imagine le conduire jusqu’à un taxi et souffler l’adresse au chauffeur avant de rejoindre très vite son lit. Il guette le retour de son père par la fenêtre mais chaque voiture qui s’arrête dans la rue le ramène à sa déception. Alors Ake culpabilise de l’avoir laissé rentrer seul et lui trouve milles raisons pour expliquer son retard. Pendant ce temps la mère pleure toujours dans sa chambre. Ake prend un couteau et retourne dans son lit. Cette fois il s’imagine que d’autres hommes le retiennent prisonnier. Il retourne dans la salle pleine de fumée. Je cite “Il comprends que s’il veut que son père retrouve sa liberté c’est à lui de le délivrer…il se faufile sans être vu, lève son couteau invisible et le plonge dans le dos du gros type qui est assis à côté du père. Le gros type meurt. Ake fait le tour de la table et tous, l’un après l’autre, glissent de leur chaise sans comprendre ce qui leur arrive…” alors Ake met son père dans un tramway et regagne une nouvelle fois sa chambre. De retour dans son lit il s’aperçoit que sa mère a cessé de pleurer et a ouvert la fenêtre afin de guetter le retour de son époux. Stig Dagerman écrit : “Ake aimerait pouvoir sauter de son lit, courir à la chambre et lui crier qu’elle peut sans craindre refermer la fenêtre puisque cette fois, le voilà, il arrive par ce tram, c’est même moi qui l’ai aidé à monter dedans.  Mais Ake comprend que cela ne servirait à rien, que de toute façon elle ne le croirait pas. Elle ignore tout de ce qu’il fait, pour elle, la nuit, lorsqu’ils sont seuls et qu’elle le croit endormi. Elle ignore tout des voyages qu’il entreprend pour elle et des aventures dans lesquelles il se lance”. Evidemment le père ne rentre pas, la mère pleure toujours et Ake continue ses jeux de nuits jusqu’à ce qu’il s’endorme, épuisé. Le père finira par rentrer et ensuite ce sera le silence absolu. Stig Dagerman écrit ensuite “Au milieu de ce silence, un nouvel éclair s’abat sur Ake. C’est la haine qui le brule, et il serre si fort le couteau que le manche provoque une douleur dans la paume de sa main, mais sans que lui-même soit conscient de la douleur”. Ensuite ce sera la dispute, bruyante, dans la chambre des parents, puis de nouveau le silence et l’angoisse pour Ake « …si grande qu’une arme est nécessaire pour la tenir en échec ». Au plus profond de la nuit il entend des craquements et des murmures dont il ignore le sens exact mais il sait que cela signifie que l’angoisse fait une trêve.  Alors il lâche le couteau. Stig Dagerman continue « Les jours sont pires que les nuits…la nuit on peut se rendre invisible ».  La journée lorsque Ake est en train de faire ses devoirs, sa mère lui demande d’aller trouver son père pour lui demander de l’argent. Ake rechigne. Il est surtout honteux qu’on puisse le voir dans un café, mais il fini par aller retrouver son père qui est déjà saoul. Il arrive à lui arracher quelques petites pièces qu’il ramène à sa mère. Sur le chemin du retour il se dit « …que cette nuit encore il devra jouer à son jeu…et des deux êtres à cause de qui il joue, il ne sait lequel il hait le plus…il s’enfouit…un appel qui va s’amplifiant le poursuit dans sa course. Mais loin de le retenir, cet appel ne fait que hâter sa fuite. » 

La seconde nouvelle dont je voudrais tirer un extrait s’intitule « La surprise » et commence ainsi « …Il est des gens qui ne font rien pour être aimés et qui le sont pourtant, et d’autres qui font tout pour être aimés et qui ne le seront jamais ». Dans cette petite histoire, la mère d’Ake qui est veuve depuis cinq ans est invitée par une lettre courte et sèche à l’anniversaire du grand-père. Ake la regarde.  Après l’avoir lu, la mère regarde fixement devant elle et ses mains froissent lentement la lettre. Les mains de la mère “ …éprouvent alors de la honte et défroissent la lettre”. Toute la nuit, la mère reste éveillée et écrit un poème pour le grand-père. Le lendemain elle va chercher Ake à l’école et l’entraine dans un beau magasin où il est possible d’effectuer des enregistrements sur des disques. Dans la cabine d’enregistrement, elle tend le papier avec son texte vers Ake et lui demande de le lire. Voici comment Stig Dagerman décrit les sentiments de Ake à cet instant « il eut l’impression que sa gorge se nouait. Il ouvrait une bouche immense mais aucun son ne sortait.  Il sentait sa mère serrée derrière lui, les mains posées sur ses épaules, comme si elle avait voulu l’étrangler… ». Comme on pouvait le supposer, lorsque Ake, incité par sa mère, fera écouter son enregistrement, le grand père ne montrera aucune bienveillance et imposera de couper le caquet a ce phonographe l A ce moment, pour Ake je cite “la douleur se coula en lui, froide comme une anguille…et tous les visages rouges et ivres qui l’entouraient se mirent à briller comme de la tôle”. 

Stig Dagerman faisait partie de ces écrivains existentialistes, engagés pour lesquels l’écriture était un barrage contre l’angoisse, une possibilité de vivre malgré les traumas du passé. A l’âge de six semaines, il vit le drame de l’abandon par sa mère, il est ensuite élevé par ses grands-parents. Il n’a que 17 ans lorsque ses grands-parents sont assassinés. Il rejoint alors son père à la ville et s’engage dans les mouvements syndicalistes. Dans toute son œuvre littéraire la figure de la mère sera toujours malmenée. Après quatre années de succès, l’inspiration l’abandonne également.  Dépressif, il fera des séjours en milieux psychiatriques et après quelques tentatives il mettra définitivement fin à ses jours à l’âge de 31 ans. “Notre besoin de consolation est impossible à rassasier” sera le dernier écrit de Stig Dagerman. Peut-être une consolation impossible de tous ces fragments d’enfance, clivés, abandonnés qui ont fini par “avaler” la personnalité de Stig Dagerman dans son processus de résignation et de suicide. 

De son coté, Ferenczi a montré dans sa pratique une grande sensibilité aux traumatismes précoces qui semblait provenir de sa propre enfance et adolescence dont il se plaignait beaucoup. Huitième enfant d’une fratrie de douze, ayant perdu à quinze ans son père, dont il était le fils préféré, il se sentait mal aimé par sa mère, assez dure et indifférente. Ferenczi avait la conviction que les enfants peuvent faire face pratiquement à n’importe quelle expérience pour autant qu’une présence maternante partageait leur peur et leur souffrance. Mais lorsque cette présence tournait le dos à l’enfant, contredisait ses perceptions, et soutenait qu’elle ne voyait pas et ne savait pas, ou même le punissait, tout cela afin de rendre l’enfant aussi ignorant qu’il lui est demandé d’être, alors l’enfant se retrouvait insupportablement seul avec son vécu traumatique et mettait en place ses mécanismes de défense. Ferenczi situe donc la solitude traumatique, l’abandon émotionnel, comme étant l’élément clé du trauma : c’est ce qui impose la dissociation.  

Ferenczi a dérangé car il a revendiqué l’usage de la sincérité, de l’authenticité et de la bienveillance “maternelle”. Sans cela la situation analytique devient insupportable et reproduit l’abandon émotionnel qui, à un moment, a conduit au clivage.  Ferenczi a bien évidemment basé ses intuitions sur son histoire personnelle mais également sur son analyse avec Freud envers lequel il avait développé un important transfert “maternel”. Ses demandes affectives mettaient Freud assez mal à l’aise, Ferenczi se plaignant de sa solitude et de son isolement. 

Lorsqu’il a lu sa communication en septembre 1932, Ferenczi était déjà en marge de la communauté psychanalytique de l’époque, un abandon émotionnel traumatique pour lui, et il savait qu’il allait être rejeté par Freud. Il semblerait que Ferenczi ait été placé devant le choix entre l’amitié de Freud et accessoirement la présidence de l’Association Psychanalytique Internationale ou l’accomplissement de soi et la diffusion de ses idées. Ferenczi a préféré résister aux demandes de Freud. Souffrant d’une maladie de Basedow et de complications secondaires liées à une anémie pernicieuse dont il succombera quelques mois plus tard, il écrit dans son journal clinique le 2 octobre 1932 alors qu’il vient de recevoir un courrier final de Freud : “ Dans mon cas, une crise sanguine est survenue au moment même où j’ai compris que non seulement je ne peux pas compter sur la protection d’une puissance supérieure mais qu’au contraire je suis piétiné dès que je vais mon propre chemin”.  Après la mort de Ferenczi, son travail fut ostracisé durant plusieurs décennie et une fausse rumeur suggérant que son œuvre tardive était le fait d’une maladie mentale fut répandue.  

Jung aussi estimait que la relation à la mère et l’imago maternelle avaient une place prédominante dans le destin d’un individu. De la qualité de cette relation dépendront la confiance dans le monde extérieur et l’amour de la vie. A ce propos, les capacités de résilience d’un individu face aux situations traumatiques sont peut-être dépendantes de la qualité de sa relation avec son imago maternelle.  Avant Ferenczi, Jung lui aussi connaitra une crise majeure lors de la rupture de sa relation avec Freud et c’est à partir de cette crise qu’il développera son propre système de pensée. Au plus profond de sa crise il rédigera les sept sermons aux morts. Ces morts qui étaient pour lui en mal de délivrance, ce sont ces êtres humains qui vivent douloureusement leur incarnation et qui sont en quête de sens. Jung disait souvent que ce qui était intolérable dans la souffrance, c’était l’absence de sens. Les morts s’en revenant de Jérusalem, ceux qui n’ont pu s’accomplir au cours de leur existence terrestre et à qui Jung enseignera l’importance de la différenciation dans son premier sermon, sont peut-être également toutes ces parties clivées, désaffectées, ces enfants évanouis de Ferenczi qui nécessitent certainement de l’analyste authenticité et bienveillance maternelle mais peut-être également une foi profonde dans le processus de retour à la vie, de transformation et d’accomplissement de l’âme humaine, une foi pouvant être partagée. 

  • Ferenczi ; confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Petite bibliothèque Payot.  
  • Ferenczi ; le traumatisme. Petite bibliothèque Payot.  
  • Jay Frankel ; La découverte impardonnable de Ferenczi. Comment son concept d’identification à l’agresseur continue à subvertir le modèle thérapeutique de base. Le coq-Héron 2003 N°174.  
  • Eva Brabant-Gerö; Les voies de la passion. Les rapports entre Freud et Ferenczi. Le coq-Héron 2003 N°174.  
  • Luiz Eduardo Prado de Oliveira ; Sandor Ferenczi: La psychanalyse autrement. Armand Colin.  
  • Stig Dagerman ; tuer un enfant. Agone.  
  • Christine Maillard ; Les sept sermons aux morts. Presse Universitaires de Nancy. 

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