Analyse des textes de « Hounds of Love » Première partie

Le récit commence d’une façon qui paraît au premier abord très banale. L’héroïne nous parle de son couple qui est en train de se déchirer et ce combat est effectivement parfaitement matérialisé par les mouvements des deux corps dans la vidéo qui accompagne ce morceau. L’héroïne nous dit également qu’elle n’est pas blessée ou alors qu’elle l’est moins que son compagnon, qu’elle semble faire preuve de force dans cette épreuve. Très vite la confusion entre les deux personnes du couple apparaît. Il ne semble pas y avoir deux personnalités distinctes « Toi, c’est toi et moi », mais bien quelque chose d’indifférencié, de mélangé. L’héroïne est bien là, qui parle, mais son compagnon n’apparaît pas tout au long de la chanson. Existe-t-il vraiment ? Ou alors existe-t-il vraiment pour elle ? Arrive-t-elle à le voir et à le reconnaître comme quelque chose d’indépendant d’elle, avec ses désirs, ses passions, ses erreurs, son histoire ? Ou alors n’est-il qu’une projection de son élément contra-sexuel ? Une image fantasmatique de sa propre psyché et non un être humain ?  

Cette autre partie du couple semble bien muette et l’on peut penser que , comme souvent, lorsque les couples se déchirent, un des protagonistes se tait alors que l’autre tente de combler le silence par un surplus de paroles à la recherche d’une hypothétique solution simple à la crise. Pourtant notre héroïne au lieu de blâmer l’autre comme c’est fort souvent le cas fait preuve d’audace et de courage, c’est à Dieu qu’elle voudrait en appeler afin qu’il échange leurs deux places ! Elle voudrait être à la fois femme et homme afin de mener à bien la marche de son couple. Elle s’imagine qu’elle pourrait supporter la tâche et combler la faiblesse de son compagnon qui ne lui donne pas ce qu’elle recherche tant et qu’on peut supposer comme étant le doux abandon et la perte de soi-même dans la confusion du couple. Cette tâche elle l’imagine comme une colline qui devrait être gravie. Symboliquement la colline est un élément féminin rattaché à la mère. C’est aussi un lieu sacré qui marque la rencontre entre la terre et le ciel, entre les éléments féminins et masculins. En Mésopotamie, les Ziggourats représentaient ces points de rencontre entre le ciel et la terre. Le haut de la Ziggourat comportait une chambre dans laquelle se pratiquaient les rites de fertilité et notamment le hierosgamos entre le roi et une prêtresse représentant la Déesse Ishtar. L’image de la colline à gravir peut donc effectivement être mise en rapport avec le désir encore certainement très inconscient de l’héroïne. Le désir de la rencontre entre le masculin et le féminin, non pas sur le mode de la confusion mais bien sur le mode du sacré. Le mot sacré ici à toute sa place puisque sa racine sacer signifie séparer. Le limen sacrum étant le seuil du temple, la séparation entre le monde profane et l’espace sacré du temple. Le sacré est évidemment porteur de valeurs positives mais également porteur de terreur et à la base des nombreux tabous qui accompagne toute manifestation de ce sacré.  Cette terreur est en rapport avec les sacrifices (sacer facere = faire du sacré) nécessaires à sa manifestation. Mais cette terreur n’est pas encore mise en évidence à ce stade. Il y a donc un désir sacré mais ce désir paraît inaccessible à cause de….. Dieu qui ne répondra pas à sa demande! Dans un certain sens elle n’est pas dans l’erreur quand elle rend Dieu responsable de son malheur. Ce Dieu qui ne répond pas à sa demande, c’est le centre de sa personnalité qui lui est encore inconnu et qu’elle projette à l’extérieur. Ce Dieu se cache certainement dans ce qui se refuse, ce qui lui manque, dans son besoin de se confondre avec son compagnon dans un couple extérieur. Et probablement dans son incapacité à reconnaître les valeurs masculines en elle. 

Pourtant, l’héroïne ne ferme pas les yeux et reconnaît la colère qui les agitent et les blessures que les deux parties s’infligent. Si elle se dit inconsciente, ce n’est pas parce qu’elle ignore ses propres attaques. Bien au contraire elle semble très lucide sur ses actes « Inconsciente je te mets en pièces. Oh, il y a du tonnerre dans nos cœurs».  Ici cette inconscience indique que l’héroïne est submergée par ses affects et ne contrôle plus sa personnalité. Une autre personnalité, inconsciente et inconnue a pris possession d’elle. Pourtant dans un éclair de lucidité fantastique elle arrive à conjoindre les opposés, du moins dans une question « Y a-t-il tant de haine pour ceux qu’on aime ? ». Il n’est pas question de blâmer l’autre ni de penser que amour et haine puisse alterner temporellement au gré des circonstances qui seraient rendues pour responsable du passage de l’un à l’autre. Non, il s’agit d’une réelle question existentielle qui est là posée. L’amour et la haine sont ils donc inséparables ? Devrons-nous à tout jamais détruire et haïr ce que nous aimons ? Nous voyons ici, en plus du courage, deux autres traits de la personnalité de l’héroïne, la lucidité et l’honnêteté. Et nous pourrions ajouter la force car il en faut pour maintenir ensemble deux termes aussi opposés ! Nous verrons plus tard que la conjonction de ces opposés est bien au centre des préoccupations de notre héroïne. 

Ensuite elle l’appelle afin de prendre sur elle son expérience qu’elle croit pouvoir « digérer ». Naïvement elle pense que sa volonté pourra lui permettre d’être la plus forte, elle veut ainsi s’offrir en martyr de ce couple afin de faire vivre son amour. Elle ne sait pas encore qu’il est impossible de prendre la souffrance de l’autre même par amour. Ou elle ne connaît pas encore le prix à payer ! Mais au moins elle aime!  L’amour, la lucidité, l’honnêteté et le courage sont donc les qualités de l’héroïne. Ces qualités vont lui permettre de trouver la foi et la confiance dans le chemin qu’elle s’apprête à prendre, qui va lui ouvrir les portes de sa propre psyché et la faire cheminer vers son destin. Cette route elle devra l’emprunter seule. En effet, lorsque des opposés tels que amour et haine s’affrontent si violemment et que la question posée implique la personnalité toute entière (dans ce cas Dieu lui-même) toute solution facile doit être écartée. Ce dont elle a besoin c’est d’aller chercher en elle ce qui lui manque et qu’elle recherche tant à l’extérieur d’elle-même, chez son compagnon. 

Pour ce morceau, Kate Bush a puisé une partie de son inspiration dans le film « Gone to earth » (1950), dans lequel une jeune femme d’une grande beauté est au centre de deux liaisons amoureuses destructrices. De sa mère gitane, l’héroïne du film possède le don de comprendre les animaux et la nature. Ainsi elle se sent mieux au milieu de la forêt avec son renard et évite la compagnie des autres humains. Elle épousera cependant le prude pasteur du village tout en se croyant l’objet d’une malédiction qui lui serait fatale si jamais elle aimait vraiment. Mais attirée par le riche propriétaire local, elle se donnera physiquement à lui. Au centre du conflit entre ces deux hommes, elle périra en chutant dans les bas-fonds d’une mine alors qu’elle essayait de sauver son renard pourchassé lors d’une chasse à cours. Nous retrouvons donc ici encore le thème de la difficulté de la rencontre entre le féminin et le masculin déjà évoquée au morceau précédent. 

La première phrase qui ouvre ce deuxième morceau est tirée d’un autre film, « Rendez-vous avec la peur » (The curse of the demon), réalisé par Jacques Tourneur en 1957. Kate Bush nous présente, par cette association, un des sens de ce morceau. Il nous faut donc nous tourner d’un peu plus près vers ce film. Le scénario nous raconte l’histoire du docteur Holden, éminent psychologue américain venu rendre visite à son collègue le Professeur Harrington. Celui-ci vient de mourir d’une manière aussi atroce que mystérieuse. Sa fille est persuadée qu’un certain Dr Karswell, spécialiste de l’occultisme, que son père avait publiquement accusé de charlatanisme, est impliqué d’une manière ou d’une autre dans le décès de son père. L’atmosphère du film rendue par Tourneur y est constamment oppressante, étouffante, menaçante et la nature se montre sous un jour inquiétant. Tourneur ne montre pas l’horreur, il la suggère suivant ainsi son principe « la plus grande peur, c’est celle de l’inconnu ». Cette première phrase est lancée par le Professeur Harrington juste avant de mourir alors qu’il est poursuivi par le démon dans une forêt. L’héroïne de notre récit pourrait s’identifier à la fille du Professeur Harrington qui demande l’aide du psychologue Holden. Nous verrons plus tard que cette éventualité a tout son sens. Il est assez évident que cette première phrase explicite de manière assez directe ce que sera l’atmosphère du morceau tout entier. Ne nous trompons pas, ce sera une atmosphère de terreur !  

Dès le début, nous sommes plongés dans le monde de l’enfance de l’héroïne, le monde de la nuit et c’est bien la peur qui est présente. « Quand j’étais enfant. Courant dans la nuit. Effrayée de ce qui pourrait être, Caché dans le noir, Caché dans la rue, Et de ce qui était en train de me suivre ». Nous retrouvons immédiatement les sensations oppressantes du film de Tourneur. Il ne faudra pas attendre longtemps pour savoir ce qui suscite cette frayeur. Ce sont les chiens de l’amour. Il est facile de comprendre ce que signifie l’amour. Donc, pour comprendre la peur liée à cet objet, il faut comprendre ce que peuvent bien signifier les chiens. Ici les chiens semblent se déplacer en groupe, ils chassent. Face à cette bande de chiens, l’héroïne ne peut se sentir que dans la position du gibier. Nous verrons que ce thème reviendra encore un peu plus loin. Elle se sent donc victime d’un amour. Généralement les animaux sont des représentants symboliques des instincts et des pulsions. Le chien est un animal domestiqué depuis longtemps, il est proche de l’homme, à l’opposé du lion par exemple qui représenterait plutôt un instinct plus primitif et plus proche de la nature. Le chien évoque la fidélité, l’affection et l’obéissance à son maître. Cette obéissance peut être mise au service d’actions nobles ou malsaines, ceci dépendra du maître. Ne dit-on pas souvent « tel chien, tel maitre » ? Il est fort probable que pour l’héroïne, ces chiens qui chassent obéissent à un maitre quelque part. Qu’au-delà de la frayeur causée par les chiens existe une terreur envers le maitre qui reste dans l’ombre.  Dans la mythologie les chiens sont les compagnons d’Hécate et sont souvent représentés à ses côtés. Hécate est une déesse chtonienne représentant la lune noire. Elle est une déesse protectrice liée aux cultes de la fertilité mais aussi déesse de l’ombre et des morts. Ses pouvoirs sont redoutables, la nuit notamment, à la lumière de la Lune, à laquelle elle s’identifie et qui est considérée comme le séjour des morts. Cette déesse des morts est honorée comme la déesse des carrefours parce qu’elle relierait les enfers, la terre et le ciel. On lui sacrifiait des chiens parce qu’ils hurlent à la lune. Elle est aussi la déesse de l’ombre qui suscite les cauchemars et les terreurs nocturnes. Elle est la magicienne par excellence et la maîtresse en sorcellerie à qui font appel tous les magiciens. Elle est associée aux magiciennes Circée et Médée. On comprend donc assez facilement la terreur que peut provoquer l’apparition des chiens. Ce qui est étonnant c’est le lien qui est fait par l’héroïne entre ces chiens et l’amour et le sentiment paradoxal qui émerge de cette rencontre entre la peur et l’amour. Il semble que l’héroïne soit en face d’une figure dont l’amour lui inspire de la terreur. 

Face à la peur, il est naturel de trouver un lieu où l’on se sent rassuré. C’est ce que fait probablement l’héroïne lorsqu’elle veut jeter ses chaussures dans le lac et se retrouver les deux pieds dans l’eau. Il semble qu’elle veuille quitter la terre terrifiante et entrer en contact avec l’élément eau. Retourner encore plus loin dans son passé lorsqu’elle baignait dans la sécurité du liquide amniotique ou alors retrouver son héritage familial ancestral lié à sa lignée maternelle, la sécurité des générations précédentes et par là l’Irlande. Une autre manière d’exorciser la peur est de rencontrer un élément plus faible et plus apeuré que soi. On peut ainsi y projeter sa propre et peur et s’identifier à la partie plus forte capable de donner protection à l’élément plus faible. Le renard blessé par les chiens que l’héroïne rencontre ensuite correspond à cet élément plus faible. En fait, il s’agit de sa propre peur qu’elle essaie de mettre à distance d’elle-même. Par ce mécanisme de protection elle peut ensuite se rassurer et se dire qu’il n’y a rien de réel et qu’elle a honte de fuir mais cette protection ne tient qu’un court moment. Elle a toujours peur d’être là car ce petit renard blessé est à l’intérieur d’elle-même, elle voit sa peur mais l’enfant seul ne sait pas comment réagir. 

L’héroïne nous livre ensuite un peu plus de son expérience. Alors qu’elle est terrifiée par les chiens de l’amour elle sent des bras qui l’entourent. Des bras qui entourent un enfant évoquent normalement une attitude de protection, d’affection, de chaleur. Pourtant l’héroïne se sent lâche car il semble que ce soit justement ces bras qui devraient lui procurer de l’amour qui suscitent cette terreur. « Mais j’ai toujours peur d’être là, 
Parmi tes chiens de l’amour. Et la sensation des tes bras m’entourant. J’ai toujours été lâche. Et je ne sais jamais ce qui est bien pour moi ». Nous retrouvons ici l’expérience d’une association de deux termes opposés, comme chien et amour, peur et amour, peur et attitude d’affection. De plus l’héroïne enfant ne sait comment y répondre et se sent lâche, coupable. Elle ne sait pas ce qui est bien pour elle, elle ne peut accepter cet amour qu’on lui montre car elle sait ou alors elle sent inconsciemment que les chiens ne sont pas bien loin. 

Dans la fin du morceau, l’héroïne semble sortir de son enfance et retrouve sa situation adulte car elle s’adresse à son compagnon. Elle est indécise, perdue et demande qu’il la retienne. La frayeur qui vient des arbres est toujours là. Elle recherche la sécurité dans l’eau de nouveau mais surtout elle lui dit ce dont elle a terriblement besoin, c’est son amour à lui, afin de pouvoir survivre. Nous retrouvons ici la situation de ce couple présentée dans le premier morceau. Nous comprenons clairement maintenant que l’héroïne est dans une demande affective exagérée, dans une demande d’amour total poussée par une angoisse. Mais de quel amour s’agit-il ? Bien sûr elle lui demande cet amour à lui, son compagnon. Et pourtant dans ce cri, n’appelle-t-elle pas plutôt l’amour dont elle a été privée durant son enfance ? Blessure d’enfance qu’il ne pourra cependant jamais combler. 

Après une plongée dans le monde de l’enfance, un monde chtonien rempli de terreur, l’héroïne nous emmène maintenant dans le « grand ciel ». Ce n’est plus l’expérience de l’enfant mais bien son expérience d’adulte qui est ici décrite. Dès le début du morceau, l’opposition entre la terre chtonienne et le monde céleste ouranien est soulignée « Ils regardent à terre, égarés. Mais je ne vais pas rentrer maintenant. Je regarde le Grand Ciel ». En plus de leur opposition, une valeur négative est clairement appliquée à la terre car ceux qui la regardent sont égarés. Alors qu’elle regarde le grand ciel, l’héroïne pense ou parle à quelqu’un et lui reproche de n’avoir jamais été comprise, lui reproche de n’avoir même jamais essayée de la comprendre. Elle ne nous donne pas d’indication sur la personne en question mais on perçoit aisément la colère de l’héroïne face à cette situation. Mythologiquement, le ciel est le royaume du dieu ou des dieux qui règnent sur le monde même si à certaines époques la voute céleste fut associé à la Grande Mère Nout et à la vache céleste Isis ou Hathor. Nous verrons ensuite que la référence à l’arche de Noé confirme bien que le ciel représente pour l’héroïne un monde masculin positif en opposition avec le monde de l’enfance chtonien rempli de terreur. Il est probable qu’au cours de son évolution, l’héroïne se soit coupée du monde de l’enfance afin de se protéger de ses terreurs. Elle a trouvé alors cet autre monde céleste qui lui parait plus propice. Ce monde aérien est le monde de l’intellect qui est souvent confondu avec l’Esprit. Un peu plus loin dans le morceau elle croisera des « jets », des avions de chasse. Ces avions sont des purs produits de l’intellect humain qui partent à la conquête du monde céleste. Mais peut-être sont-ils également les chiens de l’amour qui chassent, transformés, moins effrayant grâce à l’intellect qui règne justement dans ce niveau céleste.  On peut donc croire que pour se protéger l’héroïne se soit plongée dans le monde moderne ou l’intellect et le travail règne en maitre. Pourtant, dans ce monde, inconsciemment, elle recherche ce qui lui manque, son Irlande. C’est pourquoi elle la perçoit dans les nuages, ces iles humides qui voyagent dans le grand ciel. Mais la coupure avec le monde de l’enfance n’offre pas la stabilité nécessaire à la personnalité c’est pour cela que « …tout change dans le Grand Ciel. Ca bouge dans le Grand Ciel ». Comme dans le monde moderne, tout comme dans son monde à elle, le grand ciel, l’intellect, est un monde très instable. Mais au moins elle peut oublier la terreur du monde de son enfance et protéger sa personnalité. 

Ensuite, une voix provenant du grand ciel dit : « Noé. Allez, construit moi une Arche. » Dans ce monde de protection survient une allusion au déluge et donc un retour à l’eau dans ce qu’elle a de plus dangereux, son aspect destructeur. Cette allusion confirme que ce monde céleste est bien celui du Dieu Père. Et ce Dieu s’adresse à l’héroïne qui s’identifie à Noé. Elle doit construire son arche. Ceci signifie que l’héroïne doit rassembler dans sa personnalité tous les animaux de la terre, toutes ses forces instinctives afin de faire face à la destruction de son monde qui aura bientôt lieu. Tout comme dans le récit biblique, cette destruction par l’eau est nécessaire afin de détruire un monde corrompu. Il est également un signe porteur d’espoir afin de retrouver une terre renouvelée et fertile. Son Irlande. Cependant l’héroïne ne comprend pas encore ces messages de renouvellement et prend plaisir à rouler comme un nuage, avec tous les autres nuages dans le grand ciel. 

A la fin du morceau, l’héroïne reprend son dialogue. Probablement avec la personne à qui elle reprochait, au début, de ne l’avoir jamais comprise. « Tu veux ma réponse ? Quelle était la question ? Je regardais le grand ciel ». Ici l’héroïne semble se replacer au niveau de son enfance. Elle semble émerger d’une rêverie, elle semble comprendre qu’on lui a posé une question et que quelqu’un attend une réponse mais elle était distraite parce qu’elle regardait le grand ciel. Ces trois phrases sont très émouvantes car elle semble nous plonger au moment exact quand l’enfant trouve le moyen de s’échapper du monde de terreur où règnent les chiens de l’amour. Tout ce qui vient de se vivre n’était peut-être qu’une rêverie éveillée de cette enfant qui vient de vivre ce que sera son futur. On peut supposer que la question posée était celle de la situation existentielle de cette enfant. Comment échapper à ce monde de l’enfance peuplé de terreur ? Elle donne la réponse. Dorénavant elle regardera le grand ciel. Dorénavant elle roulera comme un nuage dans le grand ciel. 

Dans ce morceau, l’héroïne nous fait entrer dans sa relation avec sa mère. Ce morceau dégage une impression étrange et un peu confuse. Au premier abord, l’héroïne semble prendre sur elle une culpabilité un peu floue. Elle a fait quelque chose de mal. Elle ment. Elle se demande si elle est le chat ou l’oiseau. Elle semble se prendre pour un meurtrier. Cette relation est étrange. L’héroïne a fait quelque chose de mal mais sa mère ne dira rien. N’est ce pas là un étrange comportement pour une mère ? Bien sur la mère à un rôle protecteur mais elle ne peut se cantonner dans cette unique position protectrice. La mère doit également faire entrer son enfant dans le monde en lui donnant les valeurs liées à la culture régnante. Parmi les valeurs communes figurent certainement l’honnêteté et la prohibition de la violence. Evidemment le père a également son rôle mais il n’y a de père que si mère le veut ! Une mère peut se sentir écartelée entre sa position féminine de protection et sa position masculine d’éducation mais elle ne peut abandonner les valeurs de la culture régnante sans entrer dans une relation de séduction avec son enfant. Que redoute donc cette mère pour rester ainsi muette face aux actes délictueux de son enfant ? Que cache-t-elle donc pour rester dans cette attitude de toute puissance pleine de protection et de réconfort ? Comme décrit auparavant, la protection est toujours liée à un élément plus faible à protéger. Cela ressemble fort à la rencontre de l’héroïne et du petit renard blessé. A-t-elle donc appris ce type de relation face au comportement de sa mère ? L’héroïne est-elle vraiment coupable de tout ce qu’elle s’emble s’attribuer ou alors n’est ce là qu’un fantasme la gardant dans une attitude de faiblesse, permettant ainsi à sa mère de garder sa toute puissance protectrice. « Est-ce que je suis le chat qui prend l’oiseau ? Pour elle, la proie mais pas le chasseur ». L’héroïne semble bien confuse sur sa personnalité. Et où est donc le père dans cette histoire ? 

L’épisode de la cage indique que la culpabilité de l’héroïne n’est pas liée à des actes extérieurs. Cette culpabilité est inhérente à sa personnalité. « La cage se brise, et la peur s’échappe et prend possession. » Cette cage représente ses protections dans la situation, probablement face à sa mère. Cette cage protège sa personnalité mais lorsque la cage se brise, la peur, la terreur fait retour. Cette terreur enfantine que nous avions déjà rencontrée avec les chiens de l’amour. Et ensuite ce sont les forces de mort qui se déchaînent « Tout comme une foule s’ameutant à l’intérieur. (me faisant faire ceci, me faisant faire cela, me faisant faire ceci, me faisant faire cela) ». L’héroïne est donc à la fois l’oiseau qui doit être protégé et le chat, forces de vie et forces de mort qui se déchaînent par moment, lorsque les protections tombent. Quels vécus pourraient donc rendre compte de cette opposition si vive entre les forces de vie et de mort ? Pour répondre à cette question il va falloir faire appel à la notion d’identification projective de Mélanie Klein.  

Première psychanalyste à réaliser des analyses d’enfants, Mélanie Klein a montré que les enfants sont en proie à des angoisses intenses, à des terreurs de désintégration et d’anéantissement : dès le début de la vie, il y a lutte entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Pour faire face à ces tensions extrêmes, le nourrisson va tenter de maintenir séparés, clivés, le bon et le mauvais en lui comme dans « l’objet » (le « bon sein » et le « mauvais sein »), et d’expulser les parties mauvaises de soi dans l’objet lui-même clivé. Mélanie Klein utilise le terme d’« identification projective » pour décrire ce processus de défense extrêmement primitif participant des stades prégénitaux. Durant ces stades, les frontières du Moi ne sont pas encore consistantes : en raison même des identifications, le nourrisson distingue mal ce qui lui appartient de ce qui appartient à l’autre. La propre pulsion agressive/pulsion de mort est déplacée et projetée sur ou dans un objet extérieur.  En d’autres termes, la pulsion de mort est attachée à un objet afin d’éviter le morcellement intérieur, le morcellement de la personnalité naissante. Ce faisant, on ne fait qu’échanger une angoisse contre une autre angoisse : l’angoisse du morcellement intérieur par l’angoisse face à un objet devenu mauvais. En effet, le danger, dans le cas d’une projection de la haine et de l’agression est la menace de représailles, c’est-à-dire des craintes paranoïdes de vengeance de la part de l’objet. Ultérieurement, au cours du développement normal, la prise de conscience de la coexistence du bon et du mauvais dans un « objet total et ambivalent » amène la position dépressive au cours de laquelle se fait le deuil d’un objet idéalement bon et de la toute-puissance. Néanmoins des mécanismes appartenant à la position schizo-paranoïde persistent chez chacun à des degrés variables et peuvent être réactivés selon les aléas de la vie, on parle alors du « noyau psychotique de la personnalité » ou de « potentialité psychotique ». Pour Mélanie Klein l’identification projective est un processus exclusivement intrapsychique et fantasmatique : ce sont des aspects clivés de la représentation de soi qui sont transférés à une représentation de l’objet (l’autre), en s’y  » identifiant « , ce qui permet un contrôle fantasmatique des parties mauvaises. Selon cette conception, les pulsions, essentiellement agressives, mises en jeu, ne dépendent pas du comportement ou de la réponse de l’objet réel (l’autre en tant que personne réelle), et celui-ci n’en est pas affecté. Cette conception purement Freudienne laisse finalement l’enfant très seul avec son psychisme. Pourtant l’enfant est loin d’être seul dans ces tout premiers moments de sa vie, alors qu’il est complètement dépendant pour sa survie de la présence et de l’attention de sa mère ou de ses substituts. 

Cependant, les auteurs de la psychologie du Self considèrent que c’est l’épreuve de l’identification projective, confrontée à la réponse de l’objet, qui apprend au nourrisson à structurer son monde interne, à définir les limites de son soi, les frontières entre ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur, et plus tard à tolérer la coexistence du bon et du mauvais dans la personne totale. Ici ce qui est important, c’est la réponse de l’objet, et donc de la mère. Ainsi une mère doit être capable de tolérer sa haine envers son bébé, elle doit pouvoir être blessée et être capable de le haïr sans lui en faire payer les frais. En d’autres termes, elle doit avoir conscience de ses propres pulsions de destructions, elle doit pouvoir les accepter et les métaboliser. Se faisant, elle ne s’identifie pas uniquement avec son coté positif mais également avec les cotés obscurs, sombres de sa personnalité. Elle accepte son ambivalence en permettant ainsi à son enfant de faire de même. Lorsque ces cotés sombres ne sont pas acceptés, l’enfant ne saura comment métaboliser et accepter ses propres pulsions destructrices. Amour et haine alterneront dans une course folle et sans fin. Les fantasmes de persécutions, de représailles, de crainte paranoïde décrit plus haut ne prendront pas fin. Les chiens de l’amour continueront ainsi à chasser. Terrible blessure narcissique. Dans une situation encore plus dramatique, si les cotés sombres de la mère lui sont complètement inconscients alors ils pourront même faire surface de manière violente dans le monde extérieur et conduire à de dramatiques infanticides. 

Nous pouvons donc comprendre maintenant le trouble de l’héroïne, laissée seule face à une mère qui fut certainement incapable de prendre conscience de ses propres ombres, de ses propres pulsions destructrices, qu’elle essaya de cacher très profondément afin de se placer dans le rôle de celle qui uniquement protège. La fin du morceau éclaire tout à fait ce point. « Mère est un réconfort. Mère cachera le meurtrier. Mère cache le fou. Mère restera maman ». S’il n’existe pas de féminin en Anglais pour meurtrière qui se traduit indifféremment au masculin comme au féminin par « murderer », le mot Anglais pour folle est bien « madwoman ». Or le texte se termine par « Mother hides the madman » « Mère cache le fou ». Cette mère cache bien une partie d’elle-même. Un fou. Une partie masculine primitive et destructrice d’elle-même rejetée au plus profond de son inconscient. Cette mère est donc incapable de faire grandir l’héroïne dans les valeurs de la culture, incapable d’accepter son agressivité qu’elle fait porter à sa fille, incapable de l’aider à accepter ses propres pulsions de mort et certainement incapable d’entrer en relation avec un homme et donc de lui donner un père. Nous verrons que cette absence de père est criante dans le prochain morceau. 

Après la relation à la mère, voici maintenant qu’apparait le lien au père. Mais nous allons découvrir grâce au contexte de ce morceau que ce lien au père est en fait un lien imaginaire. Ici ce lien n’est pas celui entre un père et sa fille mais entre un père et son fils! Si on s’en tient au texte, ce n’est qu’à la toute dernière phrase que le sexe du narrateur est donné. « Ton fils apparait. ».  Cependant, les images qui offrent un support au texte et à la musique de ce morceau décrivent une histoire entre un père, incarné par Donald Sutherland et son fils dont le rôle est tenu par Kate Bush. Ce père est Wilhelm Reich, psychiatre et psychanalyste peu orthodoxe qui fut un des élèves de Sigmund Freud. La nature des travaux scientifiques de Wilhelm Reich est ici de peu d’importance en soi. Ce qui est important ce sont les éléments apportés par le texte et les images qui l’accompagnent. L’élément le plus important est certainement la relation entre Wilhelm et son fils Peter. Kate Bush dira à propos de ce morceau qu’il lui fut inspiré par la lecture du livre de Peter Reich « A book of dream » décrivant cette relation. Wilhelm fut un père aimant qui encourageait ses enfants. Il était rempli de tolérance et d’esprit de liberté et il insistait particulièrement pour que ses enfants restent en lien avec leurs émotions et leurs sentiments, qu’ils ne deviennent pas « dur comme la plupart des gens car la dureté rendait les gens malades ».   

L’histoire se centre au moment dramatique où Wilhelm Reich est arrêté et son laboratoire dévasté par des agents du gouvernement Américain sous les yeux de son fils. Wilhelm sera emprisonné pour avoir transgressé les lois de la « Food and Drug administration » et mourra peu de temps après en cellule, tous ses écrits seront brulés sur un grand autodafé à la demande des juges fédéraux. Depuis sa prison il aurait écrit à son fils Peter « Je suis fier de me retrouver en si bonne compagnie avec les Socrate, Christ, Giordano Bruno, Galilée, Moïse, Savonarole, Dostoïevski, Gandhi, Nehru, Mindszenty, Luther et tous les autres qui combattirent contre le démon de l’ignorance, les décrets illégitimes et les plaies sociales… Tu as appris à espérer en Dieu comme nous avons compris l’existence et le règne universels de la Vie et de l’Amour».  

Un autre élément important mis en avant dans les images est la présence du « cloudbuster », une machine fabriquée par Wilhelm Reich qu’il disait capable de faire tomber la pluie sur commande et qui utilisait « l’orgone », une énergie sexuelle qu’il aurait mise en évidence. « Cloudbusting» est d’ailleurs le titre de ce morceau. Voilà pour le contexte.  

Depuis le début du récit, nous avons considéré que l’héroïne s’exprimait au travers des paroles de Kate Bush. Nous pouvons donc faire de même avec les images et ainsi considérer que c’est l’héroïne sous les traits de Kate Bush incarnant un fils qui s’exprime également. Nous comprenons donc par-là que c’est la partie masculine de l’héroïne qui est en train de s’exprimer et de nous confier son expérience, ce qui finalement explique tout à fait la dernière phrase du texte «Ton fils apparait. ».  Cette partie masculine de l’héroïne s’identifie à Peter, le fils de Wilhelm Reich. Nous retrouvons ici une identification ressemblant à celle observée entre l’héroïne et la fille du professeur Harrington du film « rendez-vous avec la peur » de Tourneur.  Harrington et Reich sont tous les deux psychiatres et tous les deux vont disparaitre. Le premier des suites de forces démoniaques, le second dans les prisons de l’état Américain. Dans les deux cas, il semble que ces hommes qui manifestement possédaient des connaissances étendues de la psyché humaine aient été finalement les victimes de forces collectives encore plus fortes laissant derrière eux des enfants bien démuni. Ce serait donc à cet enfant démuni que s’identifierait l’héroïne. Maintenant que le contexte a été précisé et que les personnages sont en place, nous pouvons revenir au texte. 

Au début du texte, l’héroïne rêve d’Orgonon, c’est ainsi que Wilhelm Reich avait appelé son domaine. Il s’agit donc bien du domaine du père et ce père fait tomber la pluie. Elle peut presque le toucher mais ce père disparaît avec son sommeil, elle doit se réveiller et elle pleure. Déjà dans ces premières phrases se montre l’absence cruelle du père et la présence du fantasme puisque ce père n’est accessible que durant le sommeil. Il ne peut pas être vraiment vécu. Ce père fait tomber la pluie. Nous avons déjà vu que l’eau est un élément positif pour l’héroïne qui la ramène à une lignée maternelle imaginaire, à ses racines irlandaises. La pluie fertilise et est nécessaire au développement de la végétation, à la venue de la couleur verte qui est un symbole de vie. Les anciens Sémites personnifiaient les forces de la nature en mâle et femelle, Baal et Baalath. Baal était considéré comme le principe male de la reproduction, l’époux du pays qu’il fertilisait. Baalath était identifiée à la terre et Baal à l’eau.  Ces différents éléments sont également rassemblés au sein des mystères qui étaient célébrés dans l’antiquité à Eleusis. Ces mystères commémoraient la relation entre Déméter et sa fille Coré/Perséphone, leur éloignement lorsque Perséphone rejoignait son époux Hadès et leur retrouvaille au moment du retour de la végétation. On ne connaît pas grand-chose de la manière dont étaient célébré ces mystères mais durant la cérémonie il semble qu’était prononcé la phrase « Ciel fait pleuvoir, Terre conçoit ! » Nous retrouvons ici une conjonction d’opposé entre la Terre qui engendre et le Ciel qui apporte la pluie fertilisante permettant à la vie de renaître. On retrouve également dans les mystères d’Eleusis tout un réseau symbolique de relations entre la mère et la fille et la fille et son compagnon permettant de faire émerger cette vie. Personnellement je pense que l’initiation à ces mystères et à ce mythologème permettait autant à la femme qu’à l’homme de trouver la juste place correspondant à leur genre particulier au sein des relations mère/fille et mari/épouse et de dénouer les rapports difficiles d’un monde matriarcal évoluant vers le patriarcat. Les mystères d’Eleusis sont également en rapport avec les cycles de la nature et la culture du blé. Ils perpétuent sous la forme d’un drame le mystère de la transformation, de la mort et de la vie. Pindare disait des mystes qui avaient été initiés à Eleusis « Heureux qui a vu cela avant d’aller sous les cavités de la terre! Il connaît la fin de la vie! Il en connaît aussi le commencement, donné par Zeus! » 

Ce père qui fait tomber la pluie évoque également l’histoire du faiseur de pluie que racontait souvent Jung et qu’il avait lui-même entendu de Richard Wilhelm. Voici un résumé de cette étrange histoire. « Il y eut une grande sécheresse dans la ville au moment où Richard Wilhelm séjournait en Chine ; pendant des mois il ne tomba pas une goutte de pluie. Finalement les chinois allèrent chercher un faiseur de pluie. C’était un vieil homme émacié. Il dit que la seule chose qu’il souhaitait était que l’on mette à sa disposition une petite maison tranquille et qu’on vienne déposer de la nourriture à sa porte sans le déranger. Il s’y enferma pendant trois jours. Le quatrième jour, des nuages s’amoncelèrent, et il se produisit une forte chute de neige. Wilhelm alla voir l’homme et lui demanda comment il avait fait. Le petit chinois répondit qu’il n’avait pas fait la neige. Il dit que dans le pays les choses n’étaient pas dans l’ordre, elles ne sont pas comme elles devraient être d’après l’ordre céleste, aussi le pays tout entier est-il hors du Tao. Il dit qu’il n’était pas non plus dans l’ordre naturel des choses, aussi la seule chose qu’il avait à faire était d’attendre trois jours jusqu’à ce qu’il se retrouve en Tao, et alors, naturellement, le Tao fit la neige.  Cette histoire que racontait souvent Jung symbolise l’attitude de l’analyste face à son analysant et le travail à mener sur son contre-transfert. Une bonne partie du travail de l’analyste consiste effectivement à se mettre en ordre, à l’écoute du Tao, du Soi face au désordre que lui présente l’analysant, afin que celui-ci puisse, éventuellement, le percevoir également. Ce père qui fait tomber la pluie pourrait donc représenter les forces thérapeutiques à l’œuvre au sein de l’héroïne. 

La pluie apparaît également dans un rêve important de Jung relaté dans son autobiographie. Il s’agit du rêve de Siegfried. A la fin du rêve apparaît une pluie drue et abondante « dont je savais qu’elle ferait disparaître toutes les traces de l’attentat ». Dans son interprétation, Jung nous dit que « la pluie montre que la tension entre le conscient et l’inconscient était en train de se résoudre ». Ceci renforce encore le lien entre le père qui fait pleuvoir et les forces thérapeutiques qui pourraient se mettre à l’œuvre. Cependant pour l’héroïne, la pluie que fait tomber ce père n’apporte pas encore le renouveau de la végétation et se transforme en larme au réveil. On pourrait donc estimer que ce père et cette pluie se trouve dans ses larmes, dans son manque et finalement dans ses émotions. Ce sont ces émotions qui doivent être creusées afin de pouvoir lui apporter l’amour qu’elle semble tant rechercher. 

Dans le texte, l’héroïne perçoit son père comme un yoyo fluorescent « Tu es comme mon yo-yo. Qui brille dans le noir.» Ce disque attaché à une ficelle et relié à l’enfant n’est pas sans évoquer l’axe moi-Soi, le lien entre le conscient et le centre de la personnalité. L’aspect lumineux du yoyo renforce encore cette interprétation. De plus, cette lumière ne peut briller que la nuit, dans ses rêves quand apparait son père. Derrière ce père imaginaire se cache donc le Soi de l’héroïne, ce centre qui pourrait lui permettre d’atteindre la stabilité qui lui fait encore défaut. Mais l’héroïne se demande pourquoi ce yoyo est spécial et dangereux au point qu’elle doive l’enterrer et l’oublier. Ce passage fait référence à un moment de l’histoire réelle entre Peter Reich et son Père quand celui-ci lui avait demandé de se débarrasser de son yoyo car la fluorescence aurait pu perturber le champ d’orgone. Ne pouvant s’en débarrasser, Peter avait alors enterré son yoyo dans le jardin de la maison. Ici l’héroïne reprend à son compte le passage en question mais en change le sens. Ce n’est pas son père qui lui donne l’ordre de s’en débarrasser puisque ce yoyo représente justement son père. Ce yoyo, ce père, qu’elle aurait pu aimer, quelque chose d’extérieur à elle l’a rendu dangereux, elle fut donc contrainte de s’en débarrasser. Et pour s’en débarrasser, elle va le cacher dans la terre. Symboliquement elle montre que le centre de sa personnalité est caché dans la terre, cet élément féminin qui lui semble tellement dangereux et stérile. Rappelons-nous des chiens, d’Hécate et de la première phrase du morceau « le grand ciel » ; « Ils regardent à terre, égarés ».  

Ensuite l’héroïne associe son père à la pluie qui tombe et au soleil qui apparait. Ceci renforce encore l’idée que derrière le père se cache en fait le centre de sa personnalité. Elle sait que grâce à lui, son père, quelque chose de bien pourrait se produire. Elle a l’intuition qu’il pourrait combler son manque. Ce « il » n’est pas ici un substitut du père à l’extérieur. Il s’agit de l’image de son père qu’elle doit continuer de creuser. 

Au milieu du morceau survient le moment critique, l’enlèvement du père de l’héroïne, l’enlèvement du père de Peter Reich par les agents du gouvernement américain. Il est au sommet du monde et il regarde au loin ce qui indique qu’il apparait, pour l’héroïne dans la position de l’enfant, comme un grand homme. Pourtant il lui semble bien petit lorsqu’il est emmené dans leur grande voiture noire. L’héroïne ne comprends pas pourquoi on lui a enlevé ce père, elle ne comprend pas la menace qu’il pouvait représenter. «Tu semblais trop petit. Dans leur grosse voiture noire. Pour être une menace pour les hommes au pouvoir». Ces hommes au pouvoir sont vraiment les plus fort. Elle aurait voulu le cacher comme son yoyo mais elle ne pouvait rien faire face au gouvernement. Ici perce de nouveau un sentiment de culpabilité de l’héroïne face à son impuissance.  

Mais qui sont donc ces hommes au pouvoir, ce gouvernement qui a décidé d’enlever ce père que l’héroïne semble appeler de toutes ses forces ? Qui donc dirige en sous-main toute cette histoire ? Qui donc, si ce n’est le fou que sa mère cache au plus profond d’elle-même et qui forme un parallèle avec le yoyo caché par l’héroïne en terre. Ce fou qui a empêché cette mère de donner un vrai père à l’héroïne. Ce fou qui l’a empêchée de la faire grandir dans le monde extérieur en la fixant dans la position d’un être faible qu’elle pouvait ainsi protéger. Un fou qui est porté indument par l’héroïne, s’exprimant par le déchainement de forces de mort et par des moments de culpabilité intenses. Pourtant cette fois quelque chose de différent semble se produire. L’héroïne dit «Oh, mon Dieu, papa – je n’oublierai pas ». Il semblerait qu’à ce point précis l’héroïne ait pris conscience de l’importante valeur représentée par ce père. Elle n’enterrera plus son yoyo. Au contraire, elle continuera à creuser son expérience afin de l’en délivrer et de se délivrer elle-même pour enfin faire apparaitre ce fils à la fin du morceau. 

Il peut sembler étrange que ce soit sous les traits d’un fils qu’apparaisse l’héroïne dans ce morceau. Je pense cependant que cela est tout à fait justifié face à l’énorme culpabilité qui doit être confrontée pour faire apparaitre ce père. En effet, de par son sexe, la fille est reliée immédiatement à la mère. Elle appartient à la lignée féminine de toutes les femmes qui l’ont précédée. Elle se sent dans son « élément ». Sortir de cet élément féminin ne peut se faire pour une femme que par une trahison porteuse de grande souffrance et de culpabilité. Pensons à Coré la bien aimée de sa mère et à Perséphone, la reine des enfers. Par contre, dans sa position masculine, la fille, en tant que fils peut plus facilement se mettre en rapport avec le père. Ce rapport père – fils, chez la fille la fera grandir dans les valeurs patriarcales et lui permettra ensuite de se mettre en rapport avec un partenaire masculin. Et c’est justement cette relation qui est blessée chez l’héroïne. C’est donc l’élément masculin blessé mais en quête d’avenir qui doit apparaitre pour surmonter la culpabilité de l’éloignement de sa mère. Cette apparition est donc pleine de sens dans cette situation. 

Nous voici arrivé à la fin de la première partie de cette histoire et nous pouvons maintenant résumer ce que nous avons pu apprendre de notre héroïne et de son expérience subjective.  

L’héroïne vit une relation de couple insatisfaisante. Il semble que son partenaire ne puisse lui donner tout l’amour qu’elle lui réclame. Elle aime mais elle ne peut s’empêcher de détruire ce qu’elle aime.  Elle en proie à conflit violent opposant l’amour et la haine. Elle éprouve de la culpabilité et certainement des moments de grande terreur. Malgré sa violence, elle se veut protectrice et en appelle à Dieu, à son centre qui lui échappe afin de la mettre dans cette position masculine extérieure qui pourrait lui permettre de sauver son couple et qui lui donnerait l’affection qu’elle réclame. Ce manque affectif semble provenir d’une relation à sa mère qui fut unilatéralement protectrice. Par-dessus se montraient des attitudes protectrices mais molles et certainement empruntent de séduction. Par-dessous cependant se cachaient les pulsions violentes que cette mère refoulait. Le petit enfant fait corps avec sa mère et perçoit de manière directe les influences inconscientes de celle-ci. Il est également assailli par ses propres pulsions destructrices. L’héroïne a ressenti les pulsions violentes de sa mère de manière directe et n’a pu recevoir de modèle pouvant les structurer. Elle a donc subsisté grâce à des mécanismes de protections faisant intervenir un clivage net entre sa personnalité devant être protégée (le petit renard, l’oiseau dans la cage) et les forces destructrices (les chiens, le chat). Elle s’est également éloignée/coupée de sa féminité (la terre) en vivant dans un monde aérien mais instable, à l’image de sa personnalité, dominé par l’intellect et le monde extérieur. Elle souffre inconsciemment d’un manque de père qui aurait pu lui donner ce modèle permettant de structurer ses pulsions destructrices. Ce père est resté enfoui au fond de la terre. A la place de ce père aimant et fécondant s’est logé un fou, un meurtrier.  

Il s’agit bien là de l’expérience subjective de l’héroïne qui est à différentier de l’expérience objective qui s’est réellement déroulée et que personne ne peut vraiment approcher. Cette expérience subjective correspond à la vérité du sujet. Elle est véritablement sa psyché, son expérience imaginaire-imaginale qui ne doit surtout pas être réifiée car toute objectivation ne ferait que la damner en la précipitant dans les abysses de la concrétude. Cette objectivation, qui est un parti pris sur la réalité, place le vrai d’un coté et le faux de l’autre et ne fait que perpétuer les conflits et les culpabilités de toutes sortes. Et même si cette mère devait être tenue réellement pour responsable des malheurs de l’héroïne, ce serait faire fi de tous les vécus de cette mère avec ses propres parents et de leurs influences et des influences de toutes les générations précédentes. 

L’expérience subjective de l’héroïne est donc l’expérience de son âme, la vérité construite à partir de la rencontre de ce sujet particulier avec le monde extérieur, constitué tout d’abord par les parents et la famille et qui en s’agrandissant avec le temps recouvrira toutes les relations que le sujet aura pu créer. Mais l’expérience subjective de l’héroïne participe de toutes ces expériences qui font exister la Réalité objective et inconnaissable dans laquelle le monde apprend à se connaître lui-même. A ce stade, réalité subjective et Objective ne sont pas encore séparé pour l’héroïne. L’héroïne est donc prisonnière de la volonté de connaissance du monde, comme un Titan, elle porte le poids d’un monde qui ne lui appartient pas et elle se doit d’apprendre la nature véritable de son royaume.  

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