Analyse des textes de « Hounds of Love » – Introduction

The ninth wave. Ivan Aivazovsky (1850), Oil-on-canvas. 221 cm × 332 cm. State Russian Museum, St. Petersburg

L’album “Hounds of Love”, le cinquième de Kate bush, date de 1985. Depuis la parution de cet album, j’ai éprouvé du plaisir à le réécouter sans comprendre vraiment ce qu’il signifiait, ni pourquoi il éveillait toujours autant de plaisir. Pourtant un soir d’automne, il y a une vingtaine d’années, quelque chose s’est produit en moi et, de manière soudaine, le sens de cette histoire, car c’est bien une histoire, m’est apparu. J’avais l’habitude d’écouter ces morceaux à la suite des uns des autres sans vraiment comprendre le fil rouge qui les reliaient et subitement je découvrais autre chose sous les apparences. J’y découvrais une trame qui porte des événements et des objets qui semblent insignifiants, comme ces quelques morceaux de musique, et qui pourtant pourrait être universelle et que je vais tenter de faire émerger dans le texte qui va suivre.  

Selon les dires de Kate Bush elle-même , «Houds of Love » serait composé de deux parties très différentes. La première partie serait plus facile d’accès et faite de morceaux assez classiques dans leur conception. La deuxième partie de l’album, la face B du vinyle de l’époque, serait cependant complètement distincte de la première.  Cette seconde partie a pour sous-titre « The Ninth Wave » (la neuvième vague) et formerait ce que l’on nomme un concept, un groupe de morceau suivi et relatant une histoire. Ce titre aurait été inspiré par une toile éponyme d’Ivan Aivazovsky peinte en 1850 que Kate Bush aurait admiré lors d’une exposition. « La neuvième vague » est une expression bien connue des vieux marins qui considéraient que les vagues vont et viennent par cycle de neuf, la neuvième étant la plus puissante. La « neuvième vague » a donc une signification particulière qui est liée à sa force et au danger ! De fait, l’histoire racontée dans cette seconde partie concerne une personne, une femme, qui se noie tout comme les personnages de la toile d’Aivazovsky qui ne survivront probablement pas aux déferlements des vagues sur leur frêle esquif.  

Le titre de cette deuxième partie serait également inspiré d’une phrase provenant d’un poème de Tennyson « The Coming of Arthur » décrivant une vision où apparaît la neuvième vague. Ce poème appartient au cycle « Idylls of the King », publié entre 1859 et 1885 qui relate l’ascension du roi Arthur et de son royaume et finalement sa destruction, l’amour du roi pour Guenièvre et la trahison de celle-ci. De manière étonnante, ces deux œuvres furent donc réalisées à quelques années d’intervalle.  

La neuvième vague fait également références aux mythes et légendes Irlandaises du début du moyen-âge. De nombreuses histoires appartenant au folklore Irlandais révèle que dans l’atlantique, à l’ouest de l’Irlande, et protégé par la neuvième vague, se trouve « Hy Breasil », l’Ile des bienheureux. Cette île serait continuellement entourée d’un brouillard et seulement visible une journée tous les sept ans. L’étymologie celtique du mot « Breasil » fait référence à une teinte rouge. Il s’agit d’un territoire ou l’on y vit sans douleur, sans mort, sans maladie, sans faiblesse et qui serait dirigée par le roi légendaire Breasal.  La légende dit aussi que du fait de la grande pureté spirituelle des habitants, l’île serait devenue invisible. Seules les personnes avec un cœur libéré des désirs terrestres pourraient la voir. 

La plupart des commentateurs, généralement des « fans » de l’artiste, qui se sont penché sur cet album n’ont en fait retenu que la deuxième partie, « The Ninth Wave », parce qu’elle semble former une histoire structurée. Ces commentateurs acceptent au premier degré l’histoire nous contant l’aventure d’une femme perdue sur les flots. Pour la plupart de ceux-ci, cette femme est Kate Bush et les principaux points de discussion concernent le dénouement. Pour certains l’histoire relate son expérience au cours de cette épreuve et se terminera par son sauvetage, pour d’autres elle périra, pour d’autre enfin elle périra mais le récit décrirait son processus de réincarnation. Si cette étrange histoire induisit de nombreux commentaires ce fût, en partie, parce que Kate Bush elle-même se refusa toujours à en donner une quelconque explication. Mais, de toute évidence, aucun commentaire n’a jamais relié les deux parties de cet album. Pourtant, je pense que les deux parties de « Hounds of Love » qui sont donc classiquement considérées comme tout à fait distinctes ne le sont absolument pas et constituent en fait un unique récit cryptique très bien structuré. Ce récit n’est pas délibéré, il n’est pas le fruit d’une volonté consciente. Il ne constitue pas un aboutissement des qualités musicales de Kate Bush, ni même probablement de ses expériences. Tout cela a certainement forgé la surface de l’œuvre, a permis à chaque morceau individuellement de prendre forme. Toutefois je suis persuadé que par-dessous le conscient de Kate Bush quelque chose était activé et désirait s’exprimer. Chaque artiste possède une sensibilité exacerbée qui peut le mettre en contact avec ses zones les plus profondes et ainsi permettre l’expression de mouvements encore inconnu de sa conscience. Si ces mouvements inconnus sont également actifs pour de nombreuses autres personnes, alors ce travail artistique définit un symbole dans le sens de la meilleure expression possible de « l’indicible » et ce symbole est alors « gros de signification ». Le symbole que met au jour un artiste rassemble, fait vibrer une large communauté et aboutit au succès qui semble toujours arriver « par hasard ». Savoir si ce symbole est le fruit de l’expérience personnelle de Kate Bush et donc une réparation de ses propres blessures ou l’expression d’un trouble collectif de l’époque, ou les deux, est absolument indécidable. Seule Kate Bush pourrait se risquer à aborder cette question. Mais nous pouvons cependant aborder le récit et tenter d’en dégager sa substance. 

Avant d’aborder chaque morceau individuellement, il est bon de donner quelques remarques générales qui seront ensuite détaillées au cours du récit. L’histoire contée est donc celle d’une femme mais fait également intervenir d’autres personnages réels et imaginaires. J’ai considéré que les parties chantées avec la voix de Kate Bush décrivaient la situation de cette femme, ses dialogues intérieurs et les être réels avec qui elle vit ou a vécu ainsi que les figures qui apparaissent dans ses fantasmes. L’héroïne n’est pas Kate Bush mais s’exprime par sa voix. Les autres voix, par contre, sont celle des figures fantasmatiques avec lesquelles l’héroïne va entrer en dialogue durant la deuxième partie du récit. En effet, même si le récit est effectivement unique, il est cependant divisé en deux parties. La première qui regroupe les morceaux de 1 à 5 pose le problème de cette femme à la recherche d’elle-même. Cette première partie aborde le malaise quotidien et les fantasmes protecteurs destiné à garantir la survie de la personnalité dans cette situation difficile. Elle regroupe les matériaux déjà connus ou qui pourraient émerger assez facilement. Le morceau numéro 6 est une espèce de transition avec la deuxième partie qui regroupe les morceaux 7 à 12. Cette partie décrira la plongée suivie de la remontée de l’héroïne. Chaque morceau sera considéré comme un rêve ou un fantasme à part entière. Les phrases énoncées par les personnages intérieurs seront précédées par un (M) s’il s’agit d’une voix masculine ou un (F) pour les voix féminines.  

Dans la deuxième partie, l’héroïne va vivre une véritable nekyia, une katábasis. Pour les anciens Grecs, la catabase était la descente aux enfers du héros afin d’interroger les morts. Cette descente était l’épreuve ultime de l’initiation des héros. De nombreux récits Grecs classiques relatent cette aventure. Pensons à Ulysse, à Orphée et à Enée mais aussi à Dante et à sa descente aux enfers. Il semble que dans les récits anciens seuls des hommes avaient osé tenter l’aventure afin d’interroger la sagesse de leurs pères ou de leur mère ou afin de ramener des profondeurs leur âme sœur. Pourtant, il existe également d’autres récits qui racontent la descente aux enfers de femmes. Psyché qui dut aller puiser l’eau du Styx et voler un peu de la beauté de Perséphone afin d’adoucir le courroux d’Aphrodite et enfin retrouver Eros. Pensons également au récit sumérien de la descente aux enfers d’Inanna suivit de sa mise à mort par sa sœur Ereshkigal. Cette mort conduira à la perte de la fertilité de la terre. Effrayé, les dieux pères aideront à la remontée d’Inanna mais son amant Dumuzi et sa sœur Geshtinanna seront obligé de remplacer alternativement Inanna aux enfers. Dans notre récit, c’est une femme qui va tenter l’aventure et nous verrons qu’il s’agit bien de ramener des tréfonds ce qui fait cruellement défaut. 

Le titre de la seconde partie qui a déjà été abordé, certaines allusions dans le texte ainsi que la musique de type celtique semblent indiquer que l’Irlande pourrait constituer la toile de fond, le décor de cette aventure. L’Irlande est la patrie natale de la mère de Kate Bush. L’Irlande à un rapport étroit avec le féminin, les fées, les « banshees » de la mythologie celtique, les sources et les lacs. On pourrait donc considérer l’Irlande comme un symbole matriciel qui entoure le récit. L’eau y est certainement l’élément le plus important ; l’eau dans laquelle l’héroïne se noie et qui réapparaîtra à de nombreuses reprises. L’air est également présent, notamment dans la première partie où l’on verra à l’œuvre les fantasmes d’altitude protecteurs. Au début, La terre, faisant opposition à l’air, apparaît surtout dans son aspect chtonien et dangereux mais la fin du récit nous présentera la terre, comme une nouvelle Irlande, une base enfin solidifiée et stabilisée. Le dernier élément le feu, même s’il n’apparaît pas comme tel sera bien présent. Il s’exprimera dans le tumulte des émotions qui seront accompagnées de la couleur rouge, surtout dans la deuxième partie. Mais il est temps maintenant d’aborder le récit en lui-même. 

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